4° DIMANCHE ORDINAIRE – ANNEE A – VISITE PASTORALE DES PORTES DE CORNOUAILLES – 30.01.11


Le 30 janvier 2011

 

Frères et sÅ“urs, l’évangile de ce dimanche nous présente le premier grand discours de Jésus au début de sa vie publique, ce qu’on appelle le Discours sur la Montagne. Et de même que le peuple d’Israël avait reçu sur la montagne su Sinaï, par la personne de Moïse, les dix Commandements, le code de l’Ancienne Alliance, le peuple que le Christ rassemble reçoit lui aussi un nouveau code d’Alliance : les Béatitudes.

Ce qui est remarquable, c’est que ce premier discours du Christ prêche le bonheur. Je dis que c’est remarquable, car pour la majorité des hommes de notre temps, être chrétien se résume à une série d’obligations et de contraintes. Nous découvrons ici qu’il n’en est rien, et que la base de la Bonne Nouvelle de Jésus, c’est l’invitation à être vraiment heureux. Et par huit fois, le Christ va nous dire que telle attitude entraîne le bonheur, c’est-à-dire est source de bien.

Alors je crois que, pour bien comprendre ce que le Seigneur veut nous dire, il faut revenir à quelques notions simples. Quand Dieu nous créée, c’est dans le bien et pour le bien, en vue d’être heureux. Rappelez-vous le récit de la Genèse : à chaque fois que Dieu crée quelque chose, il dit que cela est bon. Mais ce bonheur n’est pas n’importe quoi. Nous sommes créés d’une certaine façon ; nous sommes des êtres humains, et pas autre chose. Cela veut dire que nous avons un « mode d’emploi Â», qui correspond au fait que nous soyons hommes. Et cela est vrai pour tous, quels que soient le temps, le lieu, la race ou la civilisation. Et à partir de là, ce qui est bien, c’est ce qui correspond à ce mode d’emploi, c’est ce qui nous rend plus homme. Et ce qui est mal est ce qui détruit notre humanité. Le bien et le mal ne sont donc pas des choses arbitraires, qui peuvent changer suivant nos goûts ou nos humeurs. Ils sont fondés sur ce qu’est l’être humain. Le bien, c’est ce qui va rendre l’homme vraiment heureux ; le mal le rend malheureux. Et même si nous nous trompons nous-mêmes en appelant bien ce qui est mal, le mal reste le mal parce qu’il nous détruit à plus ou moins long terme.

Jésus a donc mis en premier cet appel au bonheur. Mais les voies qu’il propose pour aller vers ce bonheur ne sont pas tout à fait semblables à celles que l’on voit habituellement. Ainsi, les pauvres dont parlent Jésus, ce n’est pas la pauvreté matérielle, qui restera toujours une misère. C’est la pauvreté du cÅ“ur, c’est le détachement à l’égard des richesses matérielles, c’est-à-dire ne pas en faire le centre et le sens de toute notre existence. Les doux, ce ne sont pas ceux qui se font écraser sans rien dire : ce sont ceux qui ont la bienveillance dans le cÅ“ur, c’est-à-dire ceux qui voient et privilégient d’abord le bien et cherchent à le mettre en eux et autour d’eux. Proclamer bienheureux ceux qui pleurent n’est pas non plus une consolation facile : c’est dire que Dieu est plus grand que nos limites et que ceux qui ne désespèrent pas devant l’apparente réussite des méchants et du mal, ne seront pas déçus. Quant à la faim et à la soif de justice, elles ne visent pas simplement la justice sociale sur terre ni même la justice divine dans le Jugement dernier, mais c’est la recherche de la sainteté et de la volonté de Dieu, le fait d’être ajusté à Dieu. Etre miséricordieux, c’est reconnaître que le jugement n’appartient qu’à Dieu, que toute faute a ses circonstances atténuantes et qu’elle peut être pardonnée si le coupable en a le désir et veut changer. Et cela rejoint la pureté de cÅ“ur, c’est-à-dire l’amour de la vérité, avec des actes en concordance avec ce que l’on croit. Etre artisan de paix, c’est d’abord se laisser transformer intérieurement par la paix du Christ afin de la rayonner par toute sa vie ; c’est ne pas répondre au mal par le mal, mais par l’amour, même envers nos ennemis…

En entendant proclamer ces Béatitudes, nous sommes partagés entre un grand sentiment d’admiration et d’espérance, et en même temps la crainte qu’inspire une telle invitation. Car nous mesurons bien l’écart qu’il y a entre cet appel et les comportements quotidiens, ordinaires, auxquels nous sommes habitués. Nous pouvons être saisis d’une sorte de vertige tellement nous mesurons combien l’attitude intérieure, l’attitude du cÅ“ur et la manière de vivre auxquelles Jésus nous appelle, entrent en conflit avec les références habituelles de nos contemporains, avec les critères du bonheur tels que notre société l’envisage et tels que la publicité nous l’annonce ! Saint Paul le dit bien, d’ailleurs : « Ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion ce qui est fort ». Ce n’est pas selon les objectifs des Béatitudes que l’on habitue notre jeunesse à construire son existence. Ce ne sont pas ces modèles qu’on lui donne à admirer et à imiter. On la fascine plutôt par les personnages qui mettent au-dessus de tout leur propre réussite. Qui aujourd’hui a envie d’être doux et miséricordieux, quand la justice est instrumentalisée par les médias en instrument de vengeance ? Qui a envie d’être pauvre de cÅ“ur, quand les fluctuations de la Bourse deviennent des baromètres plus importants que les événements les plus graves de notre existence ? Qui a faim et soif de la justice, quand la loi commune propose comme mode d’existence l’accaparement plutôt que le partage ? Qui veut être pur de cÅ“ur, artisan de paix, quand la dramatisation médiatique suppose au contraire d’exacerber les conflits et de dénoncer les faiblesses ? Qui voudrait être persécuté pour la justice, quand on a déjà tant de mal à accepter de ne pas trahir la justice pour préserver ses biens ? Qui acceptera d’être calomnié pour son attachement au Christ ? Il y a un tel écart entre ce que Dieu propose pour nous rendre heureux et ce que nous désirons naturellement ! Chacune de ces propositions évoque plus pour nous, par rapport à nos attentes spontanées, la souffrance et le malheur que le bonheur et la paix. Il n’est pas du tout certain que nous ayons vraiment envie de trouver notre bonheur dans ce que proposent les Béatitudes.

Si bien que nous avons tendance à admirer ces « Béatitudes Â», mais en nous disant en même temps que, sans doute, nous ne sommes pas faits pour les mettre en Å“uvre. Et ce que je dis à l’instant des Béatitudes, combien de fois le disons-nous, non seulement des Béatitudes, mais de tout l’Evangile du Christ ? Alors, où est la véritable sagesse dont saint Paul nous parle dans l’épître aux Corinthiens ? Faut-il considérer, comme certains l’ont fait dès le temps de l’Évangile et tout au long des siècles, que le message du Christ est une folie déraisonnable ? Faut-il considérer que l’Évangile est réservé à quelques personnes extraordinaire, mais qu’il n’est pas fait pour le commun des mortels, ou que cela reste un bel idéal inatteignable ? Faut-il considérer que la bonne manière de vivre, c’est de faire comme tout le monde, en se réservant quelques instants de piété, mais sans trop exagérer ? Ou bien faut-il considérer avec saint Paul que la véritable sagesse, celle que Dieu donne à son Peuple, c’est précisément celle que le Christ exprime dans les Béatitudes ? Dieu a choisi ce qui est fou dans le monde pour confondre la sagesse des sages. Dieu choisit le chemin de l’humilité, du sacrifice et de l’offrande de soi pour réussir sa vie et parvenir au bonheur.

Oui, l’Évangile est une parole d’espérance pour l’humanité. Mais il faut que nous ayons le courage de reconnaître que la résistance à ses appels habite nos cÅ“urs. Être disciple du Christ, essayer de le suivre, essayer de vivre en chrétiens, ce n’est pas avoir simplement un bel idéal, qui ne nous engage pas trop puisque justement, nous avons décidé qu’il n’était qu’un idéal. Etre disciple du Christ, c’est mettre en pratique la Parole de Dieu, c’est-à-dire faire ce qu’il dit. Et cela veut dire pour chacun d’entre nous de faire un choix : que choisissons-nous comme sagesse pour guider notre vie ? La prétendue sagesse du monde ou la folie de Dieu qui est plus sage que tout ? Nous savons que ce choix est difficile à vivre, mais aussi à annoncer. Ce n’est pas pour rien que la dernière des Béatitudes parle des persécutés, car tous ceux qui essayeront de mettre en Å“uvre les sept premières Béatitudes connaîtront la persécution et le refus, pour la bonne raison que ces chemins que le Christ nous propose sont l’inverse de ce que le monde veut et même peut supporter… Voulons-nous redire à ceux qui nous entourent qu’elle est la vraie voie du bonheur ?

Que le Seigneur nous aide à mettre en place dans nos vies l’évangile des Béatitudes, l’Evangile de l’Evangile, comme on l’a parfois appelé. Dans nos vies personnelles et dans la vie de nos communautés. Qu’il nous aide à en témoigner autour de nous, de le dire à ceux que nous connaissons et qui n’ont pas la chance de connaître le Christ. Les Béatitudes sont le vrai chemin du bonheur, le fondement d’un véritable comportement digne de l’homme. Le Christ a été celui qui a véritablement et parfaitement vécu les Béatitudes. Puissions-nous, en le recevant dans l’Eucharistie de ce dimanche, les vivre un peu mieux, concrètement, en nous rendant compte que Dieu ne veut rien d’autre que notre bonheur, mais un vrai bonheur et non pas sa caricature. Amen.






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Mgr Le Vert



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