| JEUDI SAINT – MEMOIRE DE L’INSTITUTION DE LA CENE – 21.04.11 | |
| Le 21 avril 2011 |
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Frères et sœurs, nous avons entendu dans la première lecture, tirée du livre de l’Exode, le récit d’un événement qui a précédé de quelques heures la sortie d’Egypte du peuple hébreu. J’aimerais vous aider à comprendre le lien entre cet événement et ce que nous célébrons ce soir, le lien entre la Pâque juive et la Pâques chrétienne, et la portée de l’institution de l’Eucharistie par le Christ. Vous le savez, ce sacrifice d’un agneau et ce repas pris dans des conditions originales en Egypte sont le fondement de la fête de la Pâque juive. Lors de la nuit de la sortie d’Egypte, les fils d’Israël avaient aspergé le linteau des portes du sang de l’agneau, selon les prescriptions du Seigneur. Ce sang les protégeait de la mort qui allait frapper les maisons des Egyptiens. Il était comme le premier signe de la délivrance d’Israël, et nous percevons bien que ce signe était une prophétie. En effet, près de 3300 ans plus tard, nous chrétiens, nous entendons ce récit en ayant présent à l’esprit l’offrande du nouvel Agneau pascal, du Serviteur souffrant : Jésus de Nazareth. Et nous comprenons que la prophétie est pleinement réalisée par la mort du Christ sur la Croix. Mais il y a une différence : son sang répandu sur la Croix n’est plus seulement le signe qui permet à son peuple d’être épargné par la mort, comme en Egypte, mais surtout le signe de la victoire définitive remportée sur toute mort. Et nous savons que cette victoire est acquise pour l’humanité entière, et pas seulement pour le peuple juif. Ainsi, le sang répandu sur le linteau des portes, et qui inaugurait la libération d’Egypte et le salut du peuple juif, annonçait l’offrande du sang du Christ qui libère l’humanité. Et de même qu’en Egypte, en plus du signe du sang, il y a eu le signe du repas pris ensemble, de même le sang du Christ répandu sur la Croix a lui aussi été précédé d’un repas. Et de même que le repas du peuple hébreu est refait chaque année depuis la sortie d’Egypte pour que chaque juif se souvienne et d’une certaine façon participe à cet événement fondateur de la foi juive, de même le dernier repas du Christ avant sa mort, et qui est l’Eucharistie, nous permet aujourd’hui, 2000 ans plus tard, de participer et d’entrer pleinement dans le Salut que le Christ nous a donné par sa mort et sa résurrection. Cette correspondance que nous discernons n’est pas un simple parallélisme historique. C’est le génie de Dieu que nous sommes invités à admirer ce soir, la cohérence de son action pour sauver l’humanité, comme il l’a promis. En insérant le mémorial de sa Passion dans la célébration du rituel de la Pâque juive, le Christ lui en donne son sens plénier. En partageant le pain rompu, et en donnant à boire la coupe prévue dans le rituel juif, il rappelle bien sûr ce qui s’est passé en Egypte des siècles plus tôt, mais en même temps il pose les gestes et dit les paroles qui vont permettre à ses disciples de participer, de façon anticipée, aux événements qui surviendront les trois jours suivants : le partage du pain et de la coupe annonce le sacrifice de Jésus sur la Croix et sa Résurrection. Et ainsi les disciples entrent en communion avec Jésus, non seulement comme des convives autour d’un repas de fête, ou comme les fils d’Israël célébrant la Pâque, mais véritablement comme les bénéficiaires du don de sa vie que le Christ va faire le lendemain. Et depuis, comme les apôtres, en participant à l’Eucharistie, chaque homme peut recevoir les bienfaits de ce sang répandu sur la Croix, même si tous n’étaient pas présents au pied de la Croix. Voila tout le sens du dernier repas que Jésus partage avec ses disciples la veille de sa Passion. Voila pourquoi aujourd’hui, vivre la foi chrétienne se fait nécessairement en participant à l’Eucharistie. Ceux qui mangent ce pain et boivent à cette coupe sont pleinement plongés dans le sacrifice du Christ et dans sa mort, pour en ressurgir ressuscités avec lui. Face à ce don immense et gratuit du Christ, si simple d’accès, il est surprenant que tant de chrétiens ne mesurent pas à quel point leur participation à la célébration de l’Eucharistie conditionne leur capacité de vivre réellement en communion avec le Christ. Beaucoup pensent qu’ils peuvent s’en dispenser et n’y participer que ponctuellement. Ils imaginent qu’il est possible de vivre une véritable communion avec Dieu sans l’Eucharistie, qui a pourtant tellement coûté au Seigneur… Nous pouvons nous demander d’où peuvent venir cette indifférence ou cette résistance. Comment se fait-il que tant de baptisés ne comprennent pas la nécessité, pour ne pas dire l’obligation, de participer à la messe du dimanche ? Est-ce simplement parce que cela est trop difficile à comprendre ? Mais alors, ce serait vrai pour tous les chrétiens, et il n’y aurait personne à nos messes dominicales… Car personne ne peut vraiment comprendre comment le pain et le vin peuvent devenir le corps et le sang du Christ ; personne ne peut saisir entièrement le sens et la grandeur de l’Eucharistie. Il est donc peu probable que cette difficulté explique la résistance de tant de baptisés à s’approcher de l’Eucharistie. Il nous faut chercher dans une autre direction. Et peut-être que l’évangile de saint Jean que nous venons d’entendre nous apporte la réponse. Dans cet évangile, le récit de l’institution de l’Eucharistie n’est pas raconté, comme dans les autres évangiles et dans la première épître de Saint Paul aux Corinthiens (1 Co 11). Jean parle bien du dernier repas de Jésus, mais il est le seul à évoquer le geste que le Christ fit après le repas lorsqu’il lave les pieds de ses disciples. Lui qui est le Maître, il se fait serviteur et se met aux pieds de ses disciples. Ce geste manifeste concrètement et publiquement une sorte d’inversion des rôles. Pierre d’ailleurs le comprend bien et commence par le refuser : « Non, tu ne me laveras pas les pieds » (Jn 13, 8). Et Jésus lui-même explique à ses disciples le sens de son geste : « Avez-vous compris ce que je viens de faire ? Si moi le Seigneur et le Maître je vous ai lavé les pieds, c’est pour que vous vous laviez les pieds les uns aux autres » (Jn 13, 14). Cela veut donc dire qu’entrer dans la communion au Christ Serviteur, ce n’est pas simplement recevoir le signe sacramentel du pain et du vin consacrés. C’est recevoir ce signe comme celui du plus grand amour : « Sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus ayant aimé les siens qui étaient dans le monde les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1). Ce plus grand amour qui pousse Jésus à se faire le dernier des derniers, le Serviteur, qui se laisse arrêter, juger, condamner et exécuter pour nous. Et nous comprenons alors que recevoir l’Eucharistie, communier au Christ nous pousse à faire de même, à livrer notre vie au plus grand amour pour tous, que cela n’est vraiment cohérent que si nous devenons des serviteurs comme lui. Nous comprenons alors que quand Jésus dit : « Faites ceci en mémoire de moi », il ne parle pas seulement de la célébration de la messe, mais aussi de l’attitude profonde d’amour, de service qui doit être celle de tous ceux qui se disent chrétien, de tous ceux qui revendiquent de porter le nom du Christ. C’est le commandement explicite que Jésus nous donne au moment même où il institue l’Eucharistie : « Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C'est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j'ai fait pour vous » (Jn 13, 14-15). Nous laver les pieds les uns aux autres ! Un tel amour est ainsi bien plus que la recherche des comportements paisibles et sympathiques les uns envers les autres, ou que de nous supporter et de nous pardonner. C’est entrer réellement et profondément dans le don de notre vie toute entière au service de nos frères, sans calcul, même si c’est pour chacun d’une manière différente selon le genre de vie que nous avons. Ainsi, nous voyons bien ce qui résiste en nous dans l’appel à participer à l’Eucharistie. La question n’est pas tellement de savoir si la messe est agréable ou pas, si la liturgie nous plaît ou non, ou si cela nous prend du temps sur notre dimanche... Il s’agit de savoir si nous acceptons ce retournement des rôles qui nous conduit à nous faire serviteurs de nos frères. Et je pense que beaucoup de nos contemporains ressentent cela plus ou moins consciemment, qu’ils perçoivent qu’aller à la messe pousse à entrer dans cette logique du don de soi, et que c’est en partie cela qui leur donne si peu de goût d’y participer… En me mettant dans quelques instants à genoux devant douze d’entre vous et en leur lavant les pieds, je vais symboliquement représenter cette inversion des rôles. Je ne suis ni le Seigneur ni le Maître, mais je suis le responsable de notre communauté devant Dieu. Et en refaisant ce geste devant vous, je manifeste le véritable sens de l’Eucharistie : nous faire les serviteurs les uns des autres, entrer dans le don de notre vie, en participant à l’offrande que Jésus fait de sa vie. Que le Seigneur nous donne de vivre entièrement de la vie de notre Église, d’entrer réellement dans la célébration de chacune de ses eucharisties. Qu’il dispose nos cœurs pour que nous recevions le corps du Christ dans les dispositions de serviteurs et de frères. Qu’il nous donne de découvrir dans son corps livré et son sang versé le signe de l’amour qui est plus fort que la mort, de l’amour qui doit habiter nos cœurs pour nous apprendre à nous aimer les uns les autres. Amen. |
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Mgr Le Vert |
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