PARDON DES GLÉNAN

 

Le 11 septembre 2011

Dans l’Ecriture Sainte et dans l’Evangile, il est souvent question de la mer. On y parle de la grandeur et des servitudes de la vie des gens de la mer. Jésus accompagne ses disciples à la pêche sur la mer de Galilée, il calme aussi la tempête. Les gens d’ailleurs s’étonnent devant ses actions : « Qui est-il donc celui-là, que même la mer et le vent lui obéissent ? Â».

Pour nous aujourd’hui, la mer est à la fois lieu de travail, lieu de détente, et lieu de solidarité. C’est un lieu de joies, mais aussi de souffrances… Certains parmi vous y ont vécu des moments durs, et même parfois la mort de leurs compagnons de navigation et de pêche : nous en ferons mémoire aujourd’hui. Mais tous, nous savons que nous pouvons compter sur la solidarité des gens de mer. Je pense particulièrement aux Sauveteurs en mer. Depuis des temps immémoriaux, les marins invoquent Dieu, spécialement lors des dangers. Et Dieu intervient souvent en empruntant le visage, le cÅ“ur et les bras de ceux qui naviguent à côté d’eux, ou de ceux qui ont pour mission de sauver les autres, au risque parfois de leur propre vie ; ils ont une place privilégiée dans nos ports et dans nos îles.

Nous prions en ce jour pour tous, en rendant grâce à Dieu pour la beauté de la nature, et spécialement de nos côtes, qui nous assure tant de bienfaits.

 

Chers amis, les textes de ce dimanche ne sont pas faciles à entendre. Ils nous parlent du pardon, ce qui va bien avec la démarche que nous vivons aujourd’hui, et qui porte justement le beau nom de « pardon Â». Et en venant aujourd’hui dans cet archipel des Glénan, peut-être que certains sont là pour la beauté de la manifestation, la fête ou le folklore … Mais sans doute aussi que tous, nous portons en nous des désirs de réconciliation, de paix, ou de bonne entente avec les autres. Alors voyons ce que Jésus nous dit à ce sujet dans la parabole qui vient d’être proclamée…

Le serviteur qui a une dette envers le roi est dans une situation sans issue. En effet, il doit 60 millions de talents à son maître. Cette somme, si on la compare au salaire journalier d’un ouvrier du temps de Jésus, représente le travail de 165 000 ans. Autant dire que la promesse, « Patiente, et je te rembourserai tout », est impossible à tenir. Et le maître le sait fort bien. Ce serviteur qui doit tout à son roi, c’est chacun d’entre nous face à Dieu. Par tout ce que nous avons reçu de lui, à commencer par le don de la vie, jusqu’à nos refus de répondre à son amour et qui s’appellent nos péchés, nous sommes totalement insolvables : notre dette d’amour est impossible à combler. Et pourtant, nous le supplions pour notre pardon. Quelle est alors l’attitude du Seigneur face à cette démarche ? Eh bien, c’est là que nous découvrons la grandeur de Dieu. Non seulement il nous écoute, non seulement il est ému, non seulement il fait confiance et il pardonne, mais il annule complètement notre dette ! Du jour au lendemain, nos péchés nous sont remis, pour peu que nous demandions vraiment et sincèrement d’en être délivrés, en les regrettant. Nous nous retrouvons purifiés de nos fautes. Dieu est au-delà de la justice pure. Il est Amour, Miséricorde ! C’est un peu trop facile, me direz-vous ? Pourtant, vu le nombre réduit de fidèles qui demandent le sacrement de confession, cela ne semble pas vraiment si facile !

Et puis le serviteur va rencontrer un de ses semblables qui lui doit une somme d’argent de 100 deniers, somme ridicule par rapport aux 60 millions que lui-même devait et dont il vient d’être libéré ! Mais le mauvais serviteur refuse d’avoir pitié à son tour, et il n’accepte pas d’avoir pour son compagnon la même attitude que le roi. Cela, c’est l’homme quand il refuse de pardonner aux autres, alors que Dieu, lui, ne cesse de lui pardonner !

Cet évangile, vous le comprenez bien, c’est notre propre histoire ! Nous sommes admiratifs devant ce roi qui remet tout. Nous sommes d’accord avec lui quand il punit le mauvais serviteur et scandalisés par le refus de ce dernier. Et pourtant, nous sommes bien pareils. Le mauvais serviteur est ridicule dans sa méchanceté. Et ce ridicule est flagrant, parce que la différence entre 60 millions et 100 deniers, c’est un signe accessible, tangible. Mais quand nous refusons de pardonner aux autres, aussi grave que puisse paraître l’offense dont nous sommes l’objet, nous sommes encore plus en décalage. Simplement, ce décalage est moins choquant, moins apparent, parce que nous ne sommes pas conscients de la dette que Dieu nous remet sans cesse, puisque chacune de nos fautes offense l’amour infini qu’est Dieu. Même les 60 millions ne sont rien à côté. Et quand nous refusons de pardonner aux autres, nous ne nous rendons pas compte que ces autres ont aussi été eux-mêmes pardonnés par Dieu. Alors, quels sont les enseignements que nous pouvons tirer de ce texte ?

Le premier, c’est de nous rendre compte que la seule attitude valable face à la violence et au mal, c’est le pardon. Le premier réflexe, instinctif, de celui qui est offensé, c’est de rendre coup pour coup. Pierre, dans la question qu’il pose à Jésus, souligne quand même qu’il y en a qui dépassent les limites ! Pardonner une fois, deux fois, trois fois, passe encore ! Et Pierre se croit très généreux en proposant de pardonner jusqu’à sept fois au récidiviste incurable qui ne cesse de faire du mal ! Mais Jésus, lui, fait éclater tous nos calculs et il nous invite à pardonner à l’infini. Saint Jean Chrysostome, un grand théologien du début de l’histoire de l’Eglise, disait à ce sujet : « L’évangéliste te fait ainsi comprendre que même si tu pardonnes à ton frère 70 fois 7 fois, tu n’as rien fait de magnifique ; au contraire, tu es encore très loin de la clémence du Seigneur, et tu ne donnes pas autant que tu as reçu... » Le Seigneur nous invite donc à ne jamais nous croire quitte avec le pardon et l’amour !

Le deuxième enseignement, c’est d’accepter pour nous-mêmes d’être insolvables vis à vis de Dieu. Nous ne pourrons jamais lui rendre ce que nous lui devons, et être ainsi sur un plan d’égalité avec lui. Nous avons du mal à accepter cela, et nous inventons toutes sortes d’excuses pour ne pas réellement demander pardon. Nous pourrions, au cours de ce pardon, réfléchir à ce que nous croyons de Dieu, à ce que nous attendons de lui, et comment nous nous comportons face à nos péchés. Le Pape Jean-Paul II disait dès le début de son pontificat qu'un des fléaux d'aujourd'hui était cette perte du sens du péché, qui entraînait une perte du sens de Dieu, parce qu’elle empêchait de comprendre que nous avons besoin d’être sauvés. 

Et puis, il y a le troisième enseignement de la Parabole. Il y a un lien étroit entre le pardon que Dieu accorde et le nôtre. Nous le prierons dans le Notre Père tout à l’heure : « Pardonne-nous nos offenses comme nous le pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Si nous ne demandons jamais pardon, si nous ne nous rendons pas compte à quel point nous avons besoin d’être pardonnés, à quel point cela libère et fait grandir l’amour, nous n’accepterons pas la demande de pardon de nos frères. Et si nous ne pardonnons pas, comment pourrions-nous prétendre au pardon de Dieu ? Nous avons à pardonner parce que Dieu nous pardonne. Et nous sommes capables d’accepter les demandes de pardon des autres seulement si nous savons nous aussi demander pardon au Seigneur ! C’est parce que nous nous savons blessés que nous pouvons comprendre les blessures des autres. Et c’est parce que Dieu nous guérit que nous savons guérir nos frères.

Frères et sÅ“urs, j’ai compris un jour la portée de ce commandement du Christ sur le pardon, alors que j’étais aumônier des étudiants. Un soir où nous faisions une soirée sur le pardon, il y avait présent un jeune Rwandais. Et comme je lui demandais son avis sur le fait de pardonner, comme à tous les autres étudiants, il m’a répondu : « Moi, Père, j’ai vu mon père et mon frère être décapités sous mes yeux ; je ne sais pas aujourd’hui si ma mère et les reste de ma famille sont vivants ; j’ai vécu un mois caché dans la forêt, en mangeant des racines et des feuilles Â». Et il a ajouté cette phrase extraordinaire qui m’a vraiment ouvert les yeux : « Et j’ai dû pardonner pour ne pas devenir fou Â». J’ai compris alors, frères et sÅ“urs, que quand Dieu nous demande de pardonner à ceux qui nous ont fait du mal, ce n’est pas d’abord pour l’autre, mais pour nous-mêmes : c’est la seule manière de ne pas laisser ce mal dont nous sommes blessés entrer complètement dans notre cÅ“ur ; c’est la seule manière d’en être libéré. Quand Dieu nous commande quelque chose, c’est toujours pour notre bien…

C’est pour cela que Jésus nous précise : « vous devez pardonner du fond du cÅ“ur ». Pardonner du fond du cÅ“ur, c’est pardonner sans se préoccuper de savoir, en toute justice, à qui revient de faire le premier pas. Parce que, au-delà de la simple justice, il y a l’amour. Si le Christ peut nous proposer un devoir aussi difficile, c’est qu’il l’a accompli le premier. Du haut de sa croix, il ne s’est pas vengé, alors qu’il le pouvait. Il a aimé ses bourreaux en priant : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Et c’est pour nous qu’il priait ! Cette attitude de pardon doit être bien importante et bien caractéristique du christianisme pour que Jésus l’ait incluse dans la seule prière qu’il nous ait apprise : « Pardonne-nous comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Pardonner, nous le comprenons bien, c’est une attitude divine. C’est impossible à l’homme, comme dans la parabole. Le vrai pardon au-delà de nos forces humaines, et c’est pour cela que nous demandons d’en être capables dans la prière. Ce que nous dirons tout à l’heure dans le Notre Père n’est pas un constat, mais une prière, une demande. Peut-être que nous pourrions alors penser à telle ou telle personne avec qui nous sommes en difficulté. Pendant ce pardon qui nous rassemble, nous pouvons rechercher concrètement à qui nous avons à pardonner et sur quoi nous avons à demander pardon. Et puis, ne nous mettons pas systématiquement dans le bon camp. Sans doute avons-nous des ennemis… Mais avons-nous déjà pensé que nous sommes aussi les ennemis de quelqu’un, quelqu’un qui nous pardonne ou qui lutte lui aussi pour nous pardonner ? Demandons donc la grâce du pardon, c’est-à-dire du pardon reçu et du pardon accepté ; d’être capable nous-mêmes de demander pardon, et d’être capable de pardonner.

Nous avons peur de nous « faire avoir Â» par une telle attitude ? Bien sûr que l’on se fait avoir quand on est chrétien… du moins en apparence. Mais réfléchissons bien : le serviteur mauvais de la parabole se punit lui-même en refusant d’aimer, alors que le maître l’avait absout ; c’est le serviteur qui fait son propre malheur. Quand nous n’aimons pas quelqu’un, quand nous ne pardonnons pas, on est encore plus grugé que lorsque l’on pardonne, car cela empoisonne notre cÅ“ur. Peut-être que si nous pardonnons, l’autre recommencera (comme d’ailleurs nous-mêmes recommençons à pécher après avoir été pardonné par le Seigneur). Peut-être même qu’il en profitera. Mais si nous ne pardonnons pas, il continuera de toutes les façons à nous faire du mal, et de façon plus forte d’ailleurs, car nous lui donnons une arme supplémentaire pour augmenter sa violence.

Enfin, il y a une autre conséquence à cet évangile. Il nous est demandé de pardonner comme Dieu nous a pardonnés. Alors, n’oublions pas de nous pardonner à nous-mêmes, et de ne pas revenir sans cesse sur ce que Dieu nous a déjà pardonné.

Frères et sœurs, pardonner, c’est un des actes les plus puissants qu’il soit donné à l’homme d’accomplir. C’est la puissance de transformer un acte qui aurait fait grandir la violence en un acte qui fait grandir l’amour. Les pardons que nous donnons témoignent dans le monde que l’amour est plus fort que le péché, que le bien est plus fort que le mal. Que ce beau rassemblement qui, comme son nom l’indique, est d’abord une démarche de réconciliation, nous y aide, et que Dieu nous en donne la grâce. Amen

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