XXV DIMANCHE ORDINAIRE - ANNEE A - SAINT-RENAN

 

Le 11 septembre 2011

L’Evangile de ce dimanche fait partie des discours que le Christ prononce en montant à Jérusalem. Et juste avant, les apôtres, par la voix de Pierre, ont posé la question : « Pour nous qui avons tout quitté, qu’y aura-t-il ? » Nous sommes donc dans ce que nous appelons la rétribution : « si je fais tel acte, je recevrai telle récompense Â». Et St Paul, à la suite de Jésus lui-même, le dira : « Chacun recevra selon ses Å“uvres ». Alors comment comprendre cette parabole de Jésus, qui semble bien injuste sur le plan social, et qui, aujourd’hui, entraînerait certainement la formation d’un syndicat de vendangeurs et la grève juste avant la récolte ?

En fait, la clef de cet évangile, c’est l’Alliance : l’Alliance que Dieu veut réaliser avec l’humanité. La première interprétation peut être historique : les premiers ouvriers de la vigne, c’est le peuple d’Israël, appelé le premier à l’Alliance avec Dieu ; les derniers ouvriers, ce sont les peuples païens, c’est-à-dire nous, qui, au cours de l’histoire, ont adhérer peu à peu à l’Evangile, et qui bénéficient de la même Alliance, du même salut, ce qui a été un scandale pour le peuple juif.

Mais on peut aussi appliquer cela sur un plan plus personnel et plus spirituel : chacun de nous est comblé par Dieu, suivant sa vocation ; chacun de nous a reçu certains dons, chacun de nous a sa pièce d’argent ; chacun peut à tout moment accepter d’être embauché, c’est-à-dire accepter d’annoncer l’Evangile ; chacun de nous est appelé à se mettre au service de ce Père décidément peu ordinaire et en dehors de nos critères habituels : on n’embauche pas une heure avant la fin de la journée, sauf si ce qui importe pour le maître est plus l’ouvrier que le travail qu’il accomplit... C’est l’image d’un Dieu qui nous comble bien au-delà de ce que nous gagnons par nos propres mérites, et par delà même notre péché.

Et face à cette volonté de Dieu de faire Alliance avec chacun de nous, je crois que Jésus dénonce une attitude pernicieuse qu’est la jalousie, et lui oppose la miséricorde infinie de Dieu, et qui montre que ses voies ne sont pas les nôtres.

En effet, ce qui anime les premiers ouvriers de la vigne, c’est bien la jalousie : non seulement ils réclament davantage pour eux, mais ils trouvent que l’on en fait trop pour les autres ! Et comme la vigne sytmbolise le Royaume de Dieu, on pourrait traduire cela sur le plan spirituel par le fait qu’il ne leur suffit pas d’être admis dans la maison du Père, mais ils n’y seraient vraiment à l’aise que si en étaient exclus ceux qui, à leurs yeux, ne méritent pas d’y être. Et cela, c’est la jalousie, qui est vraiment un défaut particulièrement vide : non seulement elle ne nous apporte rien, mais elle rend amer ce que nous avons en jugeant que ce n’est pas assez. Le jaloux est toujours prêt à revendiquer ses droits acquis, en empêchant les autres d’en profiter à leur tour, au lieu de les accueillir avec bienveillance.

Que le Seigneur nous garde de nous laisser entraîner dans une telle mentalité, où nous serions en train de récriminer sans plus nous rendre compte de ce qui nous est déjà proposé ou donné ; où, plus ou moins consciemment, nous jugerions par nous-mêmes les mérites des autres et nos propres mérites ! Le bon moyen pour lutter contre la jalousie est de pratiquer intensément la reconnaissance envers le Seigneur, car celui qui est conscient que tout lui vient de Dieu, n’a ni le temps ni le goût d’envier les autres. Mieux, la découverte des dons que Dieu fait aux autres va le plonger dans l’admiration et dans le remerciement.

Eviter la jalousie et entrer dans la bienveillance est aussi un défi dans notre vie en Eglise. Il nous faut avoir un cÅ“ur assez large, assez accueillant pour vivre avec toux ceux que Dieu nous donne comme compagnons de route. L’Eglise est une famille, où l’on ne choisit pas ses frères et ses sÅ“urs. Ce n’est pas une équipe ou une association, où l’on ne recevrait que ceux avec qui on s’entendrait bien. Il nous faut accepter les ouvriers de toutes les heures, c’est-à-dire de toutes les sensibilités, ceux qui ne nous plaisent pas forcément humainement, qui n’ont pas les mêmes habitudes, les mêmes idées, les mêmes dons que nous, pour travailler ensemble à la même vigne du Seigneur. Vous avez l’opportunité de mettre en Å“uvre une telle attitude, alors que vous vivez aujourd’hui un certain nombre de changements dans votre doyenné. Nous parlons souvent de l’accueil des autres ; nous voulons porter la Bonne Nouvelle à tous. La question nous est posée de savoir si nous sommes prêts à collaborer avec tous ceux qui se présentent dans l’Eglise. Et je crois que la réponse n’est pas si évidente, car cela demande une véritable conversion intérieure. C’est vrai que ce n’est pas l’habitude du monde… Mais c’est la mentalité de l’Evangile !

Et cela, c’est le deuxième enseignement de Jésus aujourd’hui : les voies de Dieu ne sont pas les nôtres ! La première lecture l’a proclamé : Dieu voit tellement plus loin que nous ! Il veut pour nous tellement plus que nous osons même espérer ! Il n’attend pour cela que notre bonne volonté et surtout notre confiance : « Allez à ma vigne, je vous donnerai ce qui est juste ». Et ce que Jésus demande, c’est de changer notre regard, d’y mettre de la bienveillance : « Vas-tu me regarder d’un Å“il mauvais parce que je suis bon » ? La récompense est alors inespérée, car Dieu ne peut pas faire des restrictions dans son amour : l’amour s’exprime par le don gratuit et va plus loin que la stricte justice, où chacun doit avoir son dû, et rien de plus ; dans la miséricorde de Dieu, chacun peut avoir infiniment plus que son dû. Quand Dieu donne, il donne tout, si nous voulons bien recevoir. C’est pourquoi en fait, il n’y a pas de différence entre les premiers et les derniers. Tous seront comblés, car tous auront Dieu : la récompense finale de notre vie, quand nous aurons Å“uvré pour que le Royaume de Dieu s’installe en nous et autour de nous, ce sera Dieu lui-même. Et tous, premiers ou derniers, nous arriverons devant Dieu les mains vides, parce que tout vient de lui et que nous ne pourrons rien revendiquer !

Ce qui nous choque dans cette parabole, c’est que nous nous mettons trop facilement à la place des premiers. Nous croyons en avoir beaucoup fait, alors qu’en fait, nous recevons sans cesse. D’abord historiquement : les ouvriers de la dernière heure, c’est nous ! Nous récoltons vingt siècles d’Eglise ; nous avons la chance d’être nés après le Christ ; nous savons qui est le Sauveur, et tout est à notre portée. Il suffit de nous laisser embaucher, d’accepter de faire le premier pas pour bénéficier des fruits de la mort et de la résurrection du Christ. Et puis c’est vrai spirituellement : nous ne pouvons pas nous mettre sur un plan d’égalité avec Dieu, en invoquant nos propres mérites. Même le fait d’être appelé à annoncer l’Evangile est un don et un privilège, car Dieu nous fait confiance…

La confiance en Dieu, c’est ne pas avoir la folle prétention de dire au Seigneur ce qu’il a à faire ou pas ; la confiance, c’est croire que vraiment, quoiqu’il arrive, il veut notre bonheur, notre plus grand bien. Alors demandons cette confiance en cette miséricorde divine qui pardonne tout pour tout donner, si nous nous laissons faire. Demandons aussi une vraie bienveillance entre nous. La vigne est vaste. A nous de nous avancer pour en cueillir les fruits. Amen.

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