VISITE PASTORALE DU DOYENNE DE LESNEVEN – 30ème DIMANCHE ORDINAIRE A – 23 OCTOBRE 2011
Le 23 octobre 2011
« Tu aimeras Dieu... tu aimeras ton prochain… Tout ce qu’il y a dans l’Ecriture dépend de ces deux commandements ». Frères et sœurs, cet évangile nous permet d’entendre une nouvelle fois le cœur de la foi chrétienne, le noyau irréductible qui rassemble tout ce qu’il y a dans l’Écriture, la Loi et les prophètes, c’est-à -dire qui recueille, qui récapitule et qui accomplit tout ce que Dieu a pu dire à l’homme : le commandement de l’amour de Dieu et le commandement de l’amour du prochain. Nous connaissons bien cette formule, peut-être trop, au point de ne plus en voir la profondeur. Tous les hommes souhaitent aimer et être aimés, et aujourd’hui, tout le monde parle d’amour ; et pourtant je ne suis pas sûr que ce soit réellement l’amour véritable qui règne dans notre monde… Le mot amour est d’ailleurs peut-être le mot le plus ambigu de notre vocabulaire. Alors prenons le temps de nous arrêter à ce que Jésus veut nous dire ce matin.
Tout d'abord, il y a une chose surprenante. Alors que nous voulons tous être aimés, et que l'on ne peut obliger personne à aimer, Dieu fait de l'amour un commandement, un ordre. Ce qui nous attire le plus, ce pour quoi nous sommes faits, le Seigneur doit en faire un commandement pour que nous pensions à en vivre vraiment et correctement. C'est donc bien que c’est quelque chose de fondamental, mais qui n'est pas d'évident. Sinon, il n'y aurait pas besoin d'en faire un précepte. Le Deutéronome insiste même fortement : « Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force ».
Aimer Dieu, ce n’est donc pas seulement le faire dans une petite partie de notre coeur, dans une petite partie de notre vie. Il ne suffit pas d'aimer un « petit peu », avec une « petite prière » par ci par là , une « petite messe » de temps en temps. L'amour de Dieu doit prendre toute notre vie, nous dit l’Ecriture. Dans ce que nous répète aujourd'hui le Christ, c'est vraiment tout notre être qui est engagé : nous avons à aimer de « tout notre cœur », c'est-à -dire dans tous nos désirs ; de « toute notre âme », c'est-à -dire dans toute notre vie, dans toutes nos décisions ; de « tout notre esprit », c'est-à -dire par toute notre intelligence ; et « de toutes nos forces », c’est-à -dire par tous les moyens. Vouloir aimer Dieu, c'est vouloir l’aimer de la tête aux pieds, du matin au soir, de notre vie intime jusqu'à nos responsabilités et nos engagements collectifs. Vouloir aimer Dieu, c’est vouloir respecter sa volonté en famille, au travail, dans nos loisirs, dans le choix de nos lectures et de nos émissions de télévision, dans l'emploi du temps de nos week-end, dans le choix de nos fréquentations. C'est impossible, me direz-vous ! A l'homme seul, oui ! Mais pas pour Dieu ! C’est pour cela qu’il en fait un commandement. Car comme Dieu ne peut pas nous tromper et nous demander quelque chose d'impossible, il nous donne la grâce et la force nécessaires pour mettre en œuvre ce qu’il commande.
Mais Jésus va encore plus loin, et c'est là la nouveauté de son langage par rapport à l'Ancien Testament. Il va relier l'amour de Dieu et l'amour du prochain : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». On oublie souvent le « comme toi-même »… « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », c'est-à -dire d'un amour respectueux du bonheur de l'autre, comme si c'était le tien. Vouloir aimer l’autre, c’est vouloir pour lui son plus grand bien, son vrai bien, comme on le veut pour soi-même. Jésus le dira ailleurs: « Tout ce que vous désirez que les autres fassent pour vous, faites-le pour eux ».
Si l'on veut être fidèle à la pensée du Christ, il faut tenir à ces deux amours distincts et complémentaires. Et ce sont bien deux commandements, qui ne peuvent être réduits à un seul. On ne peut pas les fusionner, comme si appliquer l'un sans l'autre suffirait. On ne peut se contenter d'aimer Dieu sans aimer aussi ses frères. Et ce serait se moquer de Jésus que de lui faire dire qu'il suffit d'aimer ses frères pour aimer Dieu. Aussi, loin d'être interchangeables, ces deux commandements se renforcent l'un l'autre, car Dieu se sert de l'amour de l'autre pour nous dire son propre amour. Le cercle est ainsi bouclé : en nous laissant aimer par Dieu et en l’aimant, nous sommes rendus capables d'aimer nos frères ; et en aimant nos frères, nous découvrons combien Dieu nous aime.
C’est cela l’ambition du Christ pour nous. C’est cela le bonheur qu’il nous propose. Car en fait, nous pressentons bien qu’il n’y a pas de bonheur véritable en dehors de ces deux commandements. Tout ceci peut sembler trop simple et trop vite dit. Nous savons bien que, sur le terrain quotidien, il en est souvent bien autrement, et que tout n'est pas si facile. Car ce Dieu d'amour, nous ne le voyons pas, et nous n’avons pas forcément beaucoup d’affinité avec ce prochain que Dieu a placé à côté de nous. Et nous avons beaucoup de mal à savoir si effectivement, nous aimons vraiment. Je voudrais ici vous mettre en garde contre un écueil, celui de croire que nous n’aimons que si nous ressentons l’amour. Or, ce n'est pas parce que nous ne ressentons rien que notre amour n'est pas sincère. Ce qui nous trompe, c'est que nous confondons affectivité et amour. L'amour est d'abord une affaire de volonté. Aimer, c'est d'abord vouloir aimer. Les époux le savent bien, eux qui, pour sauvegarder leur amour, sont souvent obligés de se dire, devant les difficultés : « aujourd'hui, maintenant, malgré ma fatigue, mon découragement, mon incompréhension..., je veux aimer ». Le baromètre de notre amour n'est donc pas d'abord ce que nous ressentons, mais ce que nous désirons, c’est ce que nous préférons. Aimer Dieu, c'est très souvent préférer Dieu. C'est préférer concrètement le Christ à d'autres biens, moins importants, c’est lui donner la première place.
Je veux aussi attirer votre attention sur un autre piège à éviter. Très souvent, nous pensons ne pas aimer Dieu parce que nous ne pouvons pas l'aimer aussi intensément que notre conjoint, nos enfants ou nos amis. Or l'amour envers Dieu n'est une question d'intensité, mais de qualité, de préférence. Parce que l'intensité à rapport à nos sens. Et Dieu, lui, n'a pas de corps, il n’est pas sensible. En intensité, il est évident que l'amour pour le conjoint ou pour nos enfants, par exemple, nous paraîtra toujours plus fort. Mais il n'empêche que nous savons bien que Dieu est « préférable », qu'il dépasse tous les autres, et surtout que c'est cet amour pour Dieu qui va aussi guider notre façon d'aimer l'autre, qui doit d'abord guider nos choix. L’amour de Dieu n’est pas concurrentiel à l’amour des autres, il n’est pas en conflit avec les autres amours. Au contraire, il permet d’aimer l’autre en vérité. Car préférer le Christ, c'est aimer ce qu'il aime, c'est préférer ce qu'il a choisi pour nous, et en particulier celui qu'il a posté sur notre chemin, ce prochain que nous n’aurions pas forcément, nous, choisi…
Oui, cet évangile est important. Oui, nous le connaissons par coeur. Oui, nous en sommes parfois saturés. Mais paradoxalement, nous avons parfois du mal à le mettre vraiment en pratique. C’est cette mentalité de l’amour qui guide toute la Mission de l’Eglise, tous nos choix pastoraux. La ligne de fond de toute action missionnaire, c’est l’annonce de cet amour de Dieu et des autres. C’est en nous basant sur cette « charité qui nous presse » que nous bâtirons l’avenir de notre diocèse. Demandons au Seigneur de nous rappeler chaque jours que notre vie n'a qu'une orientation, qu'un but : c’est d’aimer comme Dieu nous le propose. Il y va de notre joie et de notre bonheur. Amen.